2 In Voyages

Lectures d’été

Je vous présente trois livres que j’ai lu, j’ai volontairement choisi trois livres très différents:

9782021117707_1_75D’abord, En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis, publié en 2014, c’est une autobiographie que j’ai lu en quelques heures, non pas que le roman soit pauvre ou dépourvu d’intérêt mais bien au contraire, c’est le genre de livre qu’on ne peut pas lâcher. Je m’explique, Edouard Louis, de son nom de naissance Eddy Bellegueule, nous raconte son enfance dans deux parties « Livre I – Picardie » et « Livre II – L’échec et la fuite ». Il peint une enfance difficile dans le nord de la France, en Picardie comme l’indique le titre de la première partie, il nait dans un milieu très pauvre, peu instruit voire pas du tout, il raconte les humiliations et les horreurs qu’il a vécu dans son enfance. On est très loin du politiquement correct, le livre met une grande baffe à n’importe qui, et en choquera plus d’un, mais l’auteur ne juge à aucun moment les gens avec lesquels il a grandi, il en parle, il raconte. Pour avoir récemment étudié Germinal, j’ai trouvé de nombreuses ressemblances alors que les deux ouvrages ont plus de deux siècles d’écart. Oui, je parle ici de la fatalité, de l’alcoolisme, de l’ignorance, du manque d’instruction et d’ouverture d’esprit, du malsain, du dégueulasse, du cru et de la connerie humaine. Venons en à l’histoire: Edouard Louis raconte son enfance en Picardie, la pauvreté de ses parents, leurs remarques à l’égard de ses manières efféminées, leur manque d’instruction. Les violences dont il a été victime lorsqu’il était au collège, les agressions sexuelles qu’il a subit et surtout l’incompréhension entre lui et ses parents. Après des années dans son village homophobe de Picardie, il entre au lycée d’Amiens, échappe à l’usine contrairement à son père, ses frères, et toutes les générations avant lui, et découvre un autre monde. Un monde où ses manières ne le font pas passer pour un « pédé » comme il est dit dans le livre, un monde où il est enfin accepté, un monde qui l’amènera à cette libération.

J’ai adoré ce livre, il parle de sujets tellement délicats: de l’ignorance et de la rudesse de certains, de l’inceste, de la haine qu’il a eu envers ses parents, puis de l’indifférence, ça parle du cul, oui parce qu’on ne peut pas dire sexualité ici, ça parle de misère sociale, mais pas que, intellectuelle, matérielle et morale. Mais surtout, c’est un message d’espoir, on sait qu’on ne nait pas tous égaux, que les Hommes n’ont pas les mêmes chances, et que parfois ce n’est pas qu’une question de volonté,et Édouard Louis vient de foutre un grand coup de pied à la fatalité avec ce livre.

bienvenue au clubLe second livre que j’ai choisi, s’intitule Bienvenue au club de Jonathan Coe, publié en 2001, d’un genre totalement différent, l’incipit du roman se déroule à Berlin, deux amis d’enfance se retrouvent par hasard et décident de passer la soirée ensemble, leurs enfants respectifs passent par conséquent la soirée ensemble et se racontent l’adolescence de leurs parents. Le livre se déroule dans les années 1970 en Angleterre, je ne vais pas vous cacher que c’est ma période favorite, une Angleterre conservatrice, avec une crise économique importante qui surgit, une inflation jamais vue auparavant, un pays qui s’industrialise, s’ajoute la montée de l’extrême-droite et les mouvements anti-irlandais. C’est dans un contexte politique tendu, mais passionnant, que s’inscrit l’histoire de Benjamin Trotter à partir de 1973. Il fréquente le lycée King William de Birmingham, rêve de Cicely, passe son temps à écouter de la musique, à en composer et à écrire des poèmes. Il y a sa soeur, Lois, follement amoureuse de Malcolm qui pâtira du conflit nord-irlandais, son frère Paul qu’on croit tout le livre cynique et méchant mais qui se révèle vers la fin du roman. Il y a Doug Anderton, un ami de Benjamin, son père est syndicaliste, il entretiendra une liaison avec Miriam une fille de l’usine, qui disparaitra mystérieusement. Il y a Claire, la petite soeur de Miriam, qui est amie avec Cicely, dont Benjamin est amoureux, et il y a Steve Richards, le seul élève noir du lycée, puis Ronald Culpepper qui fait tout pour se faire détester, sans oublier Philip Chase… Vous l’aurez compris, c’est un livre très vaste, avec beaucoup de personnages, mais je vous rassure on s’y retrouve très bien. Jonathan Coe raconte toute une période qu’il a lui-même vécue, avec ses anecdotes, ses histoires, ses joies et ses peines, la vie d’adolescents des seventies qui est influencée par une période géo-politiquement perturbée. « On a tendance à oublier à quoi ressemblaient vraiment les années soixante-dix. On se souvient des cols pelle à tarte et du glam rock, on évoque, avec des larmes dans les voix, les Monty Python et les émissions pour enfants, mais on refoule toute la sinistre étrangeté de cette période, tous ces trucs bizarres qui se passaient tout le temps. On se rappelle le pouvoir qu’avaient les syndicats à l’époque, mais on oublie comment réagissaient les gens : tous ces tordus militaristes qui parlaient de mettre sur le pied des armées privées pour rétablir l’ordre et protéger la propriété quand la loi ne serait plus en mesure de le faire. On oublie l’arrivée des réfugiés indiens d’Ouganda à Heathrow en 1972, qui avait fait dire que Powell avait raison, à la fin des années soixante, de prophétiser un bain de sang ; on oublie à quel point sa rhétorique devait résonner pendant toute la décennie, jusqu’à cette remarque qu’un Eric Clapton ivre mort fit sur scène en 1976 au Birmingham Odeon. On oublie à l’époque, le National Front apparaissait comme une force avec laquelle il allait falloir compter.»

OLYMPUS DIGITAL CAMERALe dernier livre dont je voulais vous parler est La leçon de Ionesco: la pièce appartient au courant du théâtre de l’absurde et a été écrite en 1950. Sa première représentation s’est déroulée le 20 Février 1951 au Théâtre de Poche Montparnasse à Paris.

Je pense que certains d’entre vous connaissent déjà l’histoire de cette célèbre pièce: un professeur plutôt âgé reçoit chez lui une élève pour une leçon. Ionesco appartient au courant de l’absurde et on s’en rend bien compte au cours de la pièce, l’élève tout comme le lecteur ne comprennent plus grand chose, les raisonnements du professeur n’ont plus aucun sens, mais c’est en cet insensé qu’on y retrouve un sens. (vous me suivez toujours?) L’agressivité du professeur s’intensifie, tandis que l’élève devient de plus en plus inanimé, molle, endormie, épuisée. Le professeur finira par tuer son élève car elle ne comprend plus rien à ses explications, et un écart de connaissances se creuse entre eux. Le troisième personnage de la pièce est la bonne, qui est la seule à avoir une autorité sur le professeur, elle n’apparaît seulement qu’au début et à la fin de la pièce, lorsqu’il faut cacher le corps de la quarantième victime de la journée. Si Ionesco choisit un professeur tyrannique, avec des pulsions sexuelles et perverses, c’est pour montrer comment l’enseignement peut être un moyen d’asservissement. Personnage caricaturé, avec sa blouse noire à col blanc qui fait penser à une soutane de curé, ses lunettes, sa calotte sur la tête, un stéréotype. Le professeur dans un moment de folie pure, se croit invincible et viole, tue pour assouvir son pouvoir. Le sens même de la pièce est la toute puissance du désir, et comme l’a dit Ionesco dans Antidotes « L’instinct est plus fort que la culture ». C’est bien évidemment le contexte historico-politique qui a fait naître le genre absurde, on sort de la Seconde Guerre Mondiale, et jusqu’ici l’humanité a connu la violence, la barbarie, la méchanceté, mais jamais l’absurde. Les horreurs des camps de concentration, la race Aryenne et Mein Kampf, voilà ce qu’est l’absurde. La leçon, critique de la tyrannie et du pouvoir, déchéance de la condition humaine, et avant tout une mise en garde du savoir-pouvoir est pour moi, beaucoup d’autres, un chef d’oeuvre du XXeme siècle.

Et vous, vous lisez quoi cet été?

You Might Also Like

  • Pokaju
    2 octobre 2014 at 23:30

    A retenir de mes lectures estivales, L’arabe du futur de Riad Sattouf, Les désorientés d’Amin Maalouf et L’âge des miracles de Karen Thompson Walker. 3 genres très différents également!
    Il me dit bien Eddy Bellegueule…

    • Emma
      4 octobre 2014 at 12:15

      Je ne connais pas du tout ces trois livres, j’irai les voir à la fnac. Je te conseille vivement En finir avec Eddy Bellegueulle, il est super et facile à livre, bien que très émouvant!